Méthode

Quatre phrases de santé publique qui ne remontent à rien

« La solitude tue autant que quinze cigarettes par jour. » Cette phrase est partout. Nous avons cherché l'étude derrière. Voici ce que nous avons trouvé — et ce que nous en avons fait.

· 4 min de lecture

En construisant les modules de longévité, nous avons imposé une règle simple : toute

affirmation affichée à l'utilisateur doit renvoyer à une source vérifiable, avec son

niveau de preuve. Cent cinquante et une références ont été contrôlées une par une.

L'exercice a un effet secondaire utile : il fait tomber les phrases qui circulent sans

support. En voici quatre, parmi les plus répandues du secteur.

1. « La solitude tue autant que quinze cigarettes par jour »

C'est probablement la statistique de santé sociale la plus citée au monde. Elle apparaît

dans des campagnes gouvernementales, des conférences, des articles de presse sérieux.

Nous avons cherché le résultat publié qui la soutient. Nous ne l'avons pas trouvé.

Ce qui existe, ce sont des méta-analyses montrant que l'isolement social et le sentiment de

solitude sont associés à une surmortalité — c'est solide et bien documenté. Mais la

conversion en « quinze cigarettes » n'apparaît dans aucune de ces publications sous cette

forme. C'est une image de vulgarisation qui a pris son autonomie et s'est mise à circuler

comme un résultat.

Le fond est vrai : l'isolement compte. Le chiffre, lui, n'est l'équivalent de rien.

2. « 45 % des démences sont évitables »

Celle-ci vient d'un travail réel et rigoureux : une commission scientifique a estimé la

part de risque attribuable à un ensemble de facteurs modifiables.

Le glissement se produit dans la lecture. Une fraction attribuable en population répond

à la question : *si ce facteur disparaissait entièrement de la population, quelle part du

risque total disparaîtrait, dans l'hypothèse où la relation est causale ?* C'est un calcul

théorique, à l'échelle d'une population entière, sous une hypothèse forte.

Ce n'est pas : « 45 % des cas peuvent être évités » — et encore moins « vous pouvez réduire

votre risque de 45 % ». Les facteurs se recouvrent, l'élimination totale n'existe pas, et

la causalité n'est pas établie pour chacun.

C'est pourquoi nous n'avons codé aucune de ces fractions dans l'application, même quand

elles auraient produit un joli graphique.

3. « Les appareils auditifs préviennent la démence »

L'affirmation s'appuie sur un essai randomisé qui a comparé une prise en charge auditive à

un contrôle chez des adultes âgés, avec le déclin cognitif comme critère principal.

Sur la cohorte totale, l'essai n'a pas montré de différence significative. Un effet a

été observé dans un sous-groupe à risque cardiovasculaire élevé — un résultat intéressant,

qui justifie d'autres travaux, mais un résultat de sous-groupe.

Transformer cela en « les appareils auditifs préviennent la démence » revient à présenter

comme démontré ce que l'essai n'a précisément pas démontré. Corriger une perte auditive

reste une bonne idée pour beaucoup de raisons. La prévention de la démence n'en est pas

une, en l'état.

4. « Contrôler sa tension prévient la démence »

Même schéma. Un grand essai a testé un contrôle tensionnel intensif contre un contrôle

standard, avec la démence probable comme critère principal.

Il n'a pas atteint ce critère principal. Des critères secondaires ont montré des

résultats favorables, et l'essai a été interrompu tôt pour un bénéfice cardiovasculaire —

ce qui réduit mécaniquement la puissance sur un critère lent comme la démence.

Contrôler sa tension est l'une des interventions les mieux établies en médecine, pour le

cœur, le rein et le cerveau vasculaire. Cela n'autorise pas à affirmer qu'elle prévient la

démence : c'est justement ce que l'essai a échoué à montrer.

Ce que nous en faisons

Ces quatre phrases sont explicitement démenties dans l'application, à l'endroit où

l'utilisateur risquerait de les rencontrer. Pas dans une note de bas de page : dans le

module concerné, à côté de l'affirmation correcte.

Le raisonnement est le suivant. Quelqu'un qui utilise une application de santé va lire ces

phrases ailleurs — sur les réseaux, dans la presse, dans une publicité. Si l'application se

contente de ne pas les répéter, elle laisse le champ libre. Si elle explique pourquoi

elles sont fausses, elle apprend quelque chose de transposable : la différence entre une

association et une causalité, entre un critère principal et un sous-groupe, entre une

fraction théorique et un bénéfice atteignable.

C'est plus long à lire qu'un chiffre. C'est aussi la seule chose qui reste utile quand

l'application n'est pas ouverte.